AU NOM DES FEMMES [et de l’Homme]

Un hurlement incessant, une déchirure de l’âme en forme de précipice abrupt, un trou béant dans la poitrine que rien ne pourra plus combler, un cri terrifiant lancé à l’Humanité tout entière, si elle ose seulement tendre l’oreille, si elle ose seulement être humaine, un peu, un instant.

Voilà ce par quoi nous avons été réveillées à 2h30 cette nuit. Les hurlements d’une femme à l’agonie, une femme à qui l’on vole méticuleusement chaque parcelle de dignité, une femme qui se perd davantage à chaque coup porté, une femme salie sans doute jusqu’au plus profond de ses entrailles, une femme dont les supplications atteignent en nous des territoires terrifiants jusque-là jamais foulés, une femme, une Femme, une femme vous comprenez ? Une femme de chair, de sang et d’amour, de rêves et de projets. Une femme, fille ou mère, sœur ou épouse, soumise ou révoltée, mais une FEMME !

Et pour la première fois cette question, épouvantablement vertigineuse : que faut-il faire quand une femme hurle tout le désespoir de la Terre pendant dix minutes de l’autre côté d’un mur ? Que faut-il faire quand on est deux jeunes filles se réveillant dans le cauchemar le plus absolu, tétanisées à l’idée même d’allumer la lumière de leur chambre et se terrant au fond de leur lit, muettes d’effroi et d’horreur ? Que peut-on faire ? Accepter d’être envahie par une immense bouffée de lâcheté, attendre dans le silence le plus effroyable que les cris cessent, que les coups cessent, et qu’un fantôme de femme tombe à terre pour ne plus se relever ? Que faut-il faire maman, à part prier, mais qui prier, à qui s’adresser quand le plus infime fragment de foi en l’Humanité s’est volatilisé et que c’est le noir partout, dehors, dedans, et que c’est comme si tous les vides du monde s’étaient donné rendez-vous dans ma tête pour m’empêcher de penser clairement ?

Nous nous sommes levées quatre heures plus tard, toujours muettes, toujours tremblantes. En osant enfin allumer la lumière, nous avons réalisé que la nuit avait brouillé nos repères et que les cris que nous croyions provenir d’un terrain-vague situé derrière l’hôtel venaient en réalité de la cour même de l’hôtel. Je résume. Pendant dix longues minutes, une femme a hurlé à la mort dans la cour de l’hôtel, de toute la force de ses poumons et de son corps et avec l’énergie la plus folle du désespoir, et personne, personne, personne n’a réagi. Pourtant, les hurlements venaient de la cour, le doute n’est pas permis, car la femme semblait crier à notre fenêtre ouverte, à quelques mètres seulement de nous.

Au petit-déjeuner, nous expliquons au serveur qui dormait sur place que nous avons entendu des cris de femme pendant la nuit et que nous sommes inquiètes. Bien entendu, personne n’a rien vu, rien entendu, il ne s’est rien passé et il n’y a donc aucune raison de s’inquiéter. Nous demandons si nous étions seules hier à l’hôtel. Réponse : non, mais nous sommes les seules touristes ; tous les autres clients sont des hommes, guides de safaris dormant seuls. Autre réponse : les cris devaient sans doute venir du bar situé à quelques centaines de mètres, peut-être que les gens y avaient un peu bu et…

A quelques centaines de mètres sous notre fenêtre ? Encore une fois, nous restons muettes. Nos pensées se perdent dans nos regrets. La prochaine fois, même si nous espérons de toutes nos forces qu’elle n’advienne jamais, la prochaine fois nous saurons quoi faire. La prochaine fois nous calmerons nos esprits, allumerons la lumière pour dissiper le noir suffocant, nous réfléchirons méthodiquement et nous sortirons, si nous sommes deux ou plus nous sortirons, car il le faut.

Combien d’hommes ont frappé, combien de femmes l’ont été ? En croisant des femmes dans la rue, je me demande lesquelles ont été victimes d’un abus sexuel mais continuent malgré tout de sourire en gardant la tête haute ; et j’ai en tête ce chiffre épouvantable, ce chiffre que je vomis : en Tanzanie, une femme sur trois a été victime d’une agression sexuelle. En Tanzanie, une femme sur trois a été victime d’une agression sexuelle. Je repense aux visages de ces femmes que nous avons croisées ici au fil de nos rencontres : lesquelles ont été souillées ?

Je repense à notre difficulté à communiquer avec des femmes qui le plus souvent parlent très peu l’anglais, et je repense à Gay, la femme d’Artur chez qui nous avons passé cinq jours et à qui nous avions tant envie de parler, mais avec qui nous n’avons jamais pu le faire car elle devait manger chaque repas séparément et ne parlait pas l’anglais. Je repense à ces quelques femmes dans les forums de jeunes auxquels nous nous sommes rendues, ces quelques femmes qui étaient là mais ne parlaient pas. Je repense aux explications d’Artur : ici, une femme est considérée comme insolente si elle ne demande pas à son mari la permission pour sortir ou acheter quelque chose. J’y repense et la peine est immense.

Les femmes me manquent. Les jeunes que nous avons rencontrés sont sensationnels mais ils ont le grand défaut d’être des hommes à 90%. Au bout d’un mois d’immersion, nous en sommes venues à comprendre que « les jeunes », en Tanzanie, ce sont les « jeunes hommes ». Une jeune femme n’est pas une jeune, elle est simplement une femme, une catégorie à part. Bien sûr, nous avons également rencontré de jeunes femmes et jeunes hommes qui semblent parler très sincèrement de l’égalité de droits entre les femmes et les hommes. Mais combien auront le courage de surmonter la tradition et de se dresser le point levé ? Les « jeunes » ici sont les jeunes hommes, et cela me pose problème.

On m’a souvent demandé si j’étais féministe. Oui, je suis féministe si c’est être féministe que de clamer et réclamer l’égalité réelle des droits entre les femmes et les hommes. Oui, je suis féministe si c’est être féministe que d’être révoltée du plus profond de son cœur et de son âme quand une femme se fait frapper, quand une femme se fait violer. Oui, je suis féministe car il y a de l’irrationnel en moi qui se déchaîne en paroles et en larmes quand surgit la violence. Oui, je suis féministe car cette précieuse égalité est une lutte dont je sais que je pourrais faire ma vie.

Alors en route. Le combat ne fait que commencer.

Juliette.

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7 réflexions au sujet de « AU NOM DES FEMMES [et de l’Homme] »

  1. Oui cet article est très personnel mais il est surtout exceptionnel et touche au plus profond de nos coeurs. Ce texte est très beau, c’est un cri de colère, de rage d’une jeune fille blanche. Mais non, la prochaine, vous ne pourrez pas intervenir non plus car vous n’êtes que des femmes et que vous ne changerez pas ces traditions africaines; Ce que vous pouvez faire toutes les quatre c’est vous promettre de ne jamais accepter, vous en France, qu’un homme lève la main sur vous, jamais, jamais…. Merci Juliette pour cet article exceptionnel.

    • Je cite : « vous n’êtes que des femmes et que vous ne changerez pas ces traditions africaines; Ce que vous pouvez faire toutes les quatre c’est vous promettre de ne jamais accepter, vous en France, qu’un homme lève la main sur vous, jamais, jamais »

      Je ne suis pas d’accord avec cette phrase. En tant qu’homme je trouve très péjoratif de dire « vous n’êtes que des femmes » car j’ai toujours eu beaucoup d’admiration pour les femmes, à commencer pour ma mère. Je pense que les femmes sont très fortes physiquement et psychologiquement car elles subissent des vies souvent très difficiles et se montrent très courageuses.

      C’est beau de croire qu’on peut changer le monde et améliorer la vie des autres. L’avenir du monde passe par le respect de toutes les femmes et j’aime cette phrase qui dit « La femme est l’avenir de l’Homme. »

      À lire ce blog http://comiteporteparis.wordpress.com/ écrit par une femme qui dénonce une idéologie qui opprime les femmes.
      À la fin de l’article “Il est temps d’écouter les EX-musulmans” http://comiteporteparis.wordpress.com/2012/06/22/il-est-temps-decouter-la-voix-des-ex-musulmans/ il est demandé de diffuser l’information alors je diffuse.

      “La classe politique française est lâche”
      http://comiteporteparis.wordpress.com/2012/06/07/la-classe-politique-francaise-est-lache/

  2. Vous nous avez glacé le sang. Vous devez dorénavant mettre la situation des femmes en Tanzanie au centre de vos entretiens sur l’engagement des jeunes : sont-ils et sont-elles prêts à s’engager à devenir des adultes respectueux des femmes ?

  3. J’ai le ventre et la gorge noués… J’aimerais tant te voir, tant vous voir, pour en parler… Si tu le veux Juliette, si vous le voulez les filles, oui, je ne peux que vous encourager à mener un combat, difficile, pour le respect de la moitié des êtres humains de cette terre…

  4. Un voyage parfois difficile, mais nécessaire..? Je ne sais pas si tu vas inciter les gens à s’engager mais en ce qui te concerne, ton engagement a déjà bien mûri. Continue ma Julietta et courage, c’est des articles sincères comme celui-ci qui donne envie de vous suivre!

  5. Difficile de ne pas réagir…………………..
    On sent toute la douleur et la souffrance face à notre impuissance devant tant d’injustice
    Dans l’islam, on dit : si tu vois un « mounkar » (que je traduirai par un acte non juste mais pas seulement en terme de droit mais de valeur, de principe) agit par tes mains (action) et si ce n’est pas possible agit par la parole (dénoncer l’injuste) et si ce n’est possible , par le coeur (la révolte pour faire tout ce qui est possible en ton pouvoir)…………… et le plus dur et de continuer à vivre……..mais Juliette je te « rassure » tous les jours nous voyons des choses innommables et nous continuons à vivre nos petites vies mais la différence est l’intention de vouloir améliorer les choses et de plus pour tous et cela vous le faites par ce voyage « qui vous fait et défait » comme la si bien dit l’auteur, cité par Mathieu……………..
    Ton cri déchirant à « ……………maman………….. » est le plus insupportable car tu touches à ce qui nous fragilise face à vous : « Dieu faites que l’on soit toujours là pour vous protéger »
    Asma

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