Les enfants du toit de l’Afrique (Jour 23)

MZUNGU ! MZUNGU !

A peine arrivées à Arusha, nous avons troqué les « sistah » qui nous étaient adressés dans les rues de Dar et de Mbeya contre d’incessants « mzungu » (blanc), qualificatif résonnant de prime abord de manière moins sympathique à nos oreilles… jusqu’à ce que nous apprenions qu’il est normal ici de se faire appeler « mzungu ». Car Arusha s’est avant tout développée autour de l’industrie du safari et les Européens y sont donc très nombreux et davantage perçus comme des machines à fric que dans le reste du pays. Samedi après-midi, nous rencontrons Peter, un jeune homme dont les études ont été financées par un Canadien et qui a décidé, une fois après avoir monté sa boîte de safaris, de rendre la pareille en finançant les études de 6 jeunes femmes et jeunes hommes depuis l’école primaire jusqu’à l’université. Peter nous met en contact avec deux associations de jeunes que nous rencontrerons à Arusha dans les jours qui viennent. Ces deux rendez-vous viennent s’ajouter à un rendez-vous que nous avons pris suite à une rencontre quelque peu étonnante faite sur le trajet de Mbeya à Arusha !

Alors que nous essayions de trouver le sommeil, assommées par nos premières 13h de bus, une jeune femme se mit à parler très fort dans l’allée centrale en s’adressant à tout le bus. Plusieurs voix se levèrent pour lui répondre, et le ton monta assez rapidement, jusqu’à ce que tout le bus s’en mêle et que la jeune femme se mette à pleurer, seule dans le couloir du bus ! Complètement désarmées, nous essayions de comprendre ce qu’il se passait à l’aide des quelques mots qu’on nous traduisait çà et là. Notre compréhension de la situation se résumait à : cette femme avait un enfant qui était malade et pour lequel elle réclamait de l’argent à travers le bus. Sceptiques quant à sa démarche et avant tout ennuyées par le bruit de la conversation qui durait depuis un bon moment à un volume sonore conséquent, nous fûmes littéralement abasourdies quand la femme qui pleurait ainsi que deux des hommes qui avaient vivement mené le débat dans le bus dévoilèrent, tous en même temps et en enlevant leur pull, le T-shirt d’une association de défense des droits des enfants ! Ces trois jeunes de la vingtaine étaient en fait des acteurs qui avaient monté cette scène pour sensibiliser les passagers du bus aux droits des enfants ! Ravies de ce retournement de situation, nous avons sauté sur l’occasion pour noter leurs numéros de téléphone afin de passer au siège de leur association et de les interviewer dans la semaine.

Remises de nos émotions, nous sautons ce matin dans un bus pour Moshi, ville située à 1h30 d’Arusha et ayant la très humble particularité de se situer au pied même du toit de l’Afrique, le Kilimandjaro… Sur la route, les vallées rieuses de Mbeya ont cédé leur place à de vastes champs de maïs et de tournesols. Nous rejoignons les enfants de Young Reporters Network (voir l’article déjà paru sur l’asso) et Rachel, une anglaise très sympa avec laquelle nous sommes en contact par mail depuis plusieurs mois et qui est venue s’installer ici il y a deux ans. Même si nous commençons à bien cerner l’association après l’avoir rencontrée plusieurs fois à Dar Es Salaam (la description de l’asso arrive très bientôt dans l’onglet « Asso tanzaniennes », promis !), voir des enfants de 10 à 16 ans parler librement à la radio d’abus sexuel et répondre aux questions des auditeurs ne peut laisser de glace, surtout quand on sait qu’en Tanzanie, c’est 1 fille sur 3 qui a déjà été victime d’un abus sexuel. Après chaque enregistrement en studio, les enfants se réunissent pour faire le point sur les éléments à améliorer, sur la pertinence du sujet qu’ils avaient choisi ou sur le vocabulaire qu’il convient d’employer à la radio… De vrais journalistes en herbe dès leurs 12 ans !

Quand on leur demande ce qu’ils veulent faire quand ils seront grands, la réponse est relativement unanime : « teacher » ! Les professeurs semblent jouir d’une grande aura auprès des enfants. On trouve aussi quelques docteurs et, cela va de soi, beaucoup de présentateurs radio très connus… Gillian, très vive jeune fille de 12 ans qui parle bien mieux le français que nous ne manions le swahili, a quant à elle une idée très simple et précise de ce qu’elle veut faire plus tard : elle adore les math, elle veut donc être comptable. Si elle ne peut pas être comptable, elle sera professeure. Si elle ne peut pas être professeure, elle sera journaliste. Et si elle ne peut pas être journaliste, tant pis, elle sera présidente ! Quel bonheur que de se replonger dans l’insouciance et l’espoir enfantins l’espace d’un instant !

A l’issue de cette journée, j’ai l’impression que grâce à l’association Young Reporters Network, ces enfants de tous milieux ont chacun pu toucher à un petit bout d’ailleurs, un petit bout d’un métier de rêve, ont chacun déjà pris conscience, à leur jeune âge, que la vie et le monde ne se limitent pas à leur quartier ou leur école primaire, mais qu’ils ont chacun le droit d’aspirer à quelque chose de grand, qu’ils ont le droit de parler à leur société de ce qui les préoccupe, les interpelle, et que des auditeurs sont là pour les écouter et leur répondre. Les adultes de l’association Young Reporters Network demandent sans cesse leur avis aux enfants, ce sont réellement eux qui construisent et modèlent leur émission comme ils le souhaitent, eux qui choisissent de parler d’abus sexuels du haut de leurs 12 ans, eux qui ont décidé que leur voix était suffisamment importante pour être entendue par des milliers d’auditeurs. Car la radio qui les diffuse a bel et bien une audience nationale très élevée (le chiffre exact arrive demain, quand j’aurai retrouvé mon petit carnet et mes notes…!).

Et vous, avez-vous déjà entendu des enfants en France parler à la radio des problèmes qu’ils rencontrent et qui les préoccupent ? Si oui, sur quelle radio ? A une heure de grande écoute ? Car nous avons beau creuser notre petite mémoire, aucune d’entre nous n’a jamais entendu d’enfants s’adresser à la société française sur l’une des grandes fréquences que nous écoutons à Paris ! Votre témoignage est le bienvenu !

Juliette, comptable. Heu, prof. Heu, journaliste ! Heu, présidente…!

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2 réflexions au sujet de « Les enfants du toit de l’Afrique (Jour 23) »

  1. Quelles belles aventures ! Vos rencontres donnent à réfléchir : pourquoi font-ils des choses que nous pourrions faire ici mais que nous ne faisons pas ? Réfléchissons un peu…
    D’abord, les acteurs dans le bus : j’ai du mal à imaginer des bénévoles Unicef France défendant ainsi les droits de l’enfant dans un bus ou dans un TGV ! Mais pourquoi pas ?
    Ensuite, les enfants à la radio : c’est vrai, nous n’en connaissons pas d’exemples. Mais peut-être notre arbre parisien nous cache-t-il les forêts des régions. N’y a-t-il pas une surprise à découvrir au pied du toit de notre Massif Central ?…
    Daniel

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